mardi 8 juillet 2014

BASHÔ



  • La lune pour guide
restez donc un peu avec nous
dans cette auberge !
  • De toute façon
il ne m’est rien arrivé –
Herbes de pampas fanées sous la neige
  • Très vieux cerisier en fleur –
cette femme bien conservée
aimerait aussi refleurir
  • Les gens pauvres
peuvent voir aussi les esprits
dans les fleurs de chardon-ogre
  • Distrait
par la fleur de calebasse
longtemps
  • La lune des moissons
si claires ce soir…
vivre n’importe
  • Trop de fêtards
pour admirer les fleurs
à Hatsuse
  • Enchanté par la valériane
comme par une belle femme,
perdant patience, je l’ai cassée
  • La maison bourgeoise,
pour quêter le médecin
elle envoie un cheval !
  • Contemplant la lune près des montagnes,
elle est rarement si claire
vue d’Edo, polluée
  • Nuit sous les fleurs
ascète raffiné à l’excès
je me surnomme « Seigneur ermite »
  • Violent typhon dans les feuilles de bananier
toute la nuit le rythme de la pluie
dans la cuvette
  • N’oublie pas mon haïku
Dans la fraîcheur du col
de Sayo no Nakayama
  • Le vent me transperce
résigné à y laisser mes os
je pars en voyage
  • Poètes émus par les cris des singes
Entendez-vous l’enfant abandonné
Dans le vent d’automne ?
  • Les nuages défilent -
Un chien qui pisse partout
cette averse d’hive
  • Lune et neige
mes seuls compagnons de l’année –
Fin de l’année
  • Vieil étang
Une reinette y plongeant,
chuchotis de l’eau
  • Cheveux longs
et visage pâle
La pluie de juin
  • Soleil d’hiver
je suis une ombre gelée
sur son cheval
  • La bise semble
aiguiser les rocs
entre les cèdres
  • Saumon séché
et maigreur du bonze vagabond
dans les grands froids
  • « La fleur du haïkaï est dans la nouveauté »
Bashō ne s’appelle pas encore ainsi, il a vingt ans (en tenant compte, comme l’ont fait les traducteurs, de l’ancien principe japonais en vigueur jusqu’aux environs de 1945, qui voulait qu’un enfant ait un an le jour de sa naissance), il se prénomme Munefusa depuis peu (car ce fils de petit samouraï, et travailleur de la terre en tant de paix, est d’abord né sous le nom de Kinsaku). Son père étant décédé, il est depuis un an au service d’un fils de châtelain de deux ans son aîné, qui par amitié l’a invité à l’accompagner dans ses études, dont celle des premiers
du haïkaï. Munefusa a alors pris le pseudonyme de Sōbō. En 1664, un premier hokku de Sōbō est publié dans un recueil de l’école Teimon, inestimable honneur pour un si jeune poète :
La mort prématuré de son ami en 1666, l’oblige à quitter le clan. On sait peu de choses de cette période sauf le fait qu’il a probablement épousé une bonzesse, Jutei, qu’il continue à écrire de la poésie et qu’il est présent dans plusieurs anthologies, et ainsi sa réputation commence à se faire.
Le goût pour la contemplation est là, ainsi que l’appel au voyage.
Fleur, lune, des éléments récurrents dans la poésie traditionnelle japonaise, comme les saisons et d’autres éléments de la nature. Déjà on sent aussi chez lui une aspiration à la solitude, il fuit les mondanités.
En 1672, il s’installe à Edo (aujourd’hui Tôkyô), où il devient fonctionnaire tout en continuant la poésie.
De 1672 à 1675, il côtoie différentes écoles, celle de ses débuts, l’école de Teimon, qui influençait la poésie à Kyoto, mais aussi celle de Danrin (la Forêt des bavardages), plus libre, venue d’Osaka, et qui a supplanté le Teimon à Edo. C’est d’ailleurs Bashō qui mettra un terme au conflit entre les deux écoles, en élevant le haïkaï (moins raffiné que le renga – art poétique très ancien autorisé seulement pour l’élite à la Cour) au rang de véritable poème.
Bashō se retrouve écartelé entre une carrière de fonctionnaire et le désir de se livrer tout entier à la poésie. Certains de ses nombreux admirateurs sont fortunés et peuvent lui permettre donc de lâcher sa carrière sans trop se soucier de problèmes d’argent, problèmes dont il ne se soucie guère de toute façon. Il est naturellement plus attiré par le spirituel que le matériel, ce qui a d’ailleurs donné à croire à ceux qui, plus tard, ont étudié sa vie, qu’il avait été moine, alors que son sacerdoce était uniquement littéraire.
C’est en 1675 qu’il change de pseudonyme en prenant celui de Tosei.
En 1680, il a 37 ans, il abandonne son métier de fonctionnaire pour ne vivre que de son art et il créé sa propre école, le Shōmon (l’École de l’authenticité) dont l’enseignement se base sur la profondeur spirituelle et la subtilité esthétique. La même année, un de ses disciples, riche marchand, lui offre un ermitage dans les faubourgs de Fukagawa, une ville de la banlieue d’Edo. Un lieu parfait pour le poète, peu à l’aise avec sa notoriété grandissante et son aisance financière, et qui commençait à se tourner vers le zen.
Un an plus tard, un autre disciple lui offre un bananier et l’ermitage est baptisé bashō-an, l’ermitage au bananier. C’est ainsi que vient le nom de plume par lequel il sera immortalisé : Bashō, le Maître « bananier ».
En 1682, l’incendie qui détruit Edo n’épargne pas le monastère, le temps que ses disciples le reconstruisent, Bashō entame le premier d’une longue série de voyages spirituels et poétiques, mais ce n’est que deux ans plus tard qu’il commencera à noter ses impressions dans des journaux.
Voyager lui permet de se recueillir sur des lieux célébrés par ses prédécesseurs poètes, retrouver sa famille, des amis et ses disciples, mais avant tout à se frotter à l’impermanence, en risquant ses os sur les routes, pour peaufiner son art, comme l’indique le titre de son carnet de voyage à Ueno : Journal d’un voyageur résigné à y laisser ses os. Bashō a une santé fragile, il souffre de maladies chroniques et de plus les routes à cette époque sont peu sûres, il y a là un véritable défi d’aventurier, mais il faut voir dans ce choix une dimension tout à fait initiatique au sens spirituel.
Son regard sur le monde, contemplatif bien sûr, est aussi empreint de compassion :
Et non dénué d’humour :
Après le voyage à Ueno, il reste deux ans sédentaire à l’ermitage reconstruit, ce sera sa période la plus longue sans voyager. Il se consacre à l’enseignement de son art et à une perpétuelle recherche pour l’améliorer. Il lui arrive cependant souvent de souffrir de la solitude.
C’est durant cette période, en 1686, qu’il publie son poème sans doute le plus célèbre :
En 1687, il reprend la route. Son amour de la nature est de plus en plus présent dans son art mais aussi un intérêt pour l’esthétisme du Furyu, un idéal artistique du moyen-âge. Cette année-là, il écrit aussi des haïkus où il se décrit lui-même :
Il serait trop long de détailler encore sa biographie, mais à la lecture de ces haïkus, on apprend beaucoup sur la vie, les traditions, les mœurs de l’époque, y compris la nourriture et les tenues vestimentaires.
973 notes indispensables en fin d’ouvrage permettent d’approfondir la compréhension de ces haïkus, de percevoir leur subtilité et de tout ce qu’ils évoquent du quotidien de cette époque.
Bashō ne cessera plus de voyager, malgré les maladies, de ville en ville, de temples bouddhistes en sanctuaires shintoïstes. Souvent il rédigera un haïku à la mémoire d’un(e) défunt(e).
Ces carnets de voyages sont un hymne permanent à la « beauté émouvante et mélancolique des choses » (awaresa ou encore mono no aware).
Le voyageur toujours en mouvement tend vers l’équilibre entre vide et profusion, au rythme de l’alternance des saisons.
La lune, la pluie, le froid, les fleurs, le vent, habitent une majorité de poèmes et les maladies qui l’affectent, Bashō les efface d’un seul haïku :
Il a alors 48 ans. Il mourra sur la route, à Osaka, en 1694 à l’âge de 51 ans, laissant pour ultime consigne à ses disciples :
Il est reconnu comme étant le père du haïku et le plus grand poète du genre, mais suite à un délitement de son école après sa mort, c’est le peintre et poète Buson (1716-1788) qui, cinquante ans plus tard, redonnera son blason au Maître.
Cathy Garcia
Les traducteurs :
Dominique Chipot. Haïjin français, auteur du guide d’écriture Haïkudo, la voie du haïku (Ed. David et Tire-Veilles 2011), il est cofondateur de Gong, la première revue francophone de haïku, et fondateur de l’Association pour la promotion du haïku francophone. Fondateur de l’association pour la promotion du haïku (www.100pour100haiku.fr)), il anime des conférences, des ateliers, des expositions et dirigePloc ! la lettre du haïku.

Makoto Kemmoku est membre de la revue de haïku Ashibi (Azalée) et traducteur en japonais de plusieurs livres, entre autres, Le Roman de la rose. Il a publié avec Dominique Chipot deux autres ouvrages, en plus de celui-ci : Du rouge aux lèvres. Haïjins japonaises (La Table Ronde, 2008 et Points 2010) et La lune et moi. Haïkus contemporains (Points 2011).
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